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« Une auto sélection », entretien avec Nadia Nakhili

Entretiens 24 juin 2010

Pour Nadia Nakhili, maître de conférences en Sciences de l’éducation, le système ne parvient pas à gommer les inégalités sociales. Entretien extrait du quotidien Libération.

Éducation Origine sociale

Nadia Nakhili, maître de conférences en Sciences de l’éducation à l’université de Grenoble, a écrit sa thèse sur l’orientation post-bac [1]. Elle explique comment, au-delà du seul mérite scolaire, les choix des élèves sont influencés par le milieu social et par l’établissement fréquenté.

L’orientation fonctionne-t-elle bien ?

D’abord, nous sommes dans un système qui privilégie le choix des familles et des élèves. Après, théoriquement, la sélection se fait en fonction des capacités scolaires. En conséquence, dans la réalité, le système d’orientation respecte les demandes des familles même quand celles-ci sont peu ambitieuses au regard des résultats scolaires. Pour schématiser, lorsqu’en fin de troisième, un élève demande une seconde professionnelle et qu’il pourrait prétendre à une seconde générale, on peut lui suggérer de l’envisager. Mais il n’y aura pas d’incitation forte dans la mesure où ce choix est « possible ». A l’inverse, lorsqu’il demande une seconde générale et qu’il est un peu juste, on va le lui dire.

Or, les choix d’études sont typés. A niveau scolaire équivalent, les demandes des élèves ne sont pas les mêmes lorsqu’il s’agit de filles ou de garçons, et lorsqu’il s’agit d’enfants de milieux sociaux différents.

Pourquoi ?

Il y a effet du « contexte de scolarisation ». Je l’ai mesuré dans ma recherche sur la terminale : il exerce une influence sur les voeux des élèves, qui vient renforcer les effets du milieu social. Un enfant de milieux défavorisés a d’abord plus de chances de se retrouver dans un établissement scolarisant d’autres enfants de milieux défavorisés. Cela influe ensuite sur ses voeux : il demandera moins facilement une classe préparatoire par exemple. Bien sûr, ces effets jouent surtout pour les élèves moyens.

L’orientation est donc inégalitaire ?

Oui, elle l’est, même si ce n’est pas toujours très visible. A résultats équivalents, on a une auto sélection des milieux populaires. Un élève demandera une seconde pro alors qu’il pourrait faire une générale - et c’est rarement corrigé par le système. Cela s’accumule à chaque palier : avec le choix en fin de seconde de la série de bac, puis celui des études post-bac.

L’établissement vient aussi accentuer ces préférences déjà marquées socialement. En terminale, par exemple, deux effets se cumulent : « l’effet de pairs » - du public de l’établissement - et l’effet de l’offre de formation. Dans un lycée avec des classes prépas, on s’y projette plus facilement. Or ce lycée scolarise déjà des publics favorisés. Les publics défavorisés, parfois, ignorent même ce qu’est une prépa.

N’existe-t-il pas des corrections ?

Pour l’instant, les solutions proposées relèvent de la discrimination positive : on donne plus à ceux qui ont moins. Par exemple, afin d’accueillir des publics défavorisés qui ne venaient pas, Sciences-Po a lancé ses Conventions éducation prioritaire [prévoyant une voie d’accès parallèle pour les lycéens de ZEP, ndlr]. Pour moi, ce type de solution est révélateur du symptôme mais il ne soigne pas. Le problème est bien plus vaste. Tout le système est cloisonné, car les établissements scolaires sont ségrégués socialement et l’offre de formation répartie de façon inégale. Par ailleurs, à cela s’ajoutent des phénomènes souvent inconscients, comme par exemple lorsque les professeurs sont moins optimistes pour leurs élèves dans les lycées à recrutement social défavorisé.

Que faudrait-il faire selon vous ?

Il faudrait que les établissements secondaires se ressemblent plus du point de vue de leur recrutement social et de l’offre de formation. En France, 16% des lycées ont au moins une classe prépa. Mais seuls 5% des établissements défavorisés en ont une, contre 32% pour les favorisés. Or le fait d’avoir une prépa attire les élèves favorisés.

Dans le contexte actuel de débat sur l’assouplissement de la carte scolaire, on pourrait imaginer que ce dernier s’accompagne d’une forme d’incitation pour les collèges et les lycées à recruter des élèves aux origines sociales variées. Il faudrait aussi travailler sur les options et formations proposées afin d’attirer des familles qui, sinon, fuiraient l’établissement. Assouplir la carte scolaire ne peut se faire si on n’offre pas par ailleurs des conditions de scolarisation équivalentes dans tous les établissements. Ce qui finalement priverait les acteurs de bonnes raisons de fuir ou de viser un établissement plutôt qu’un autre.

Propos recueillis par Véronique Soulé. Cet article est extrait du quotidien Libération, 7 juin 2010.


[1Vient de publier Orientation après le bac:quand le lycée fait la différence, Bref (Bulletin de recherche emploi-formation du Céreq), n°271, février 2010.


Date de première rédaction le 24 juin 2010.
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