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Repenser l’égalité des chances

Actualité de l’Observatoire 26 février 2010 https://www.inegalites.fr/Repenser-l-egalite-des-chances-2352 - Reproduction interdite

Comment penser les principes et les institutions d’une justice sociale soutenable dans un contexte culturel, social et économique plus individualisé ? s’interroge Patrick Savidan, président de l’Observatoire des inégalités. A l’occasion de la publication de son ouvrage Repenser l’égalité des chances au format poche, nous en publions l’avant-propos.


« Vivre ensemble » : pour bon nombre d’entre nous cette évidence n’en est plus une. Notre « monde commun » n’est plus héritage, il n’est plus donné, il est devenu « problème ». Nos États-nations pourront-ils continuer de « faire société » ? Dans les sociétés démocratiques, le doute s’insinue et s’enracine. Désaffiliation, crise du lien social, anomie, … : les mots pour dire le malaise qui nous affecte et nous afflige ne manquent pas. Ils procèdent tous d’une interrogation inquiète et fébrile sur la possibilité d’un être et d’un devenir communs.

Comment penser le sens et la nature de ce qui nous rassemble ? A cette question, on échappe aujourd’hui difficilement. A tel point d’ailleurs que certains n’hésitent pas à y voir le signe qu’un tournant majeur est survenu dans la pensée politique [1]. L’attention sociale et intellectuelle accordée à ses multiples expressions conforte un tel jugement : conflits des mémoires, enjeux de l’intégration, place des religions, statut des identités collectives, construction européenne, rapport à la mondialisation, statut et finalité de l’éducation, incivilités…. Sur tous ces sujets, la question du « vivre ensemble » – celle du « ressort civil », comme l’écrivait Rousseau – se trouve sans cesse réinvestie. A sa source, nos problèmes de société s’abreuvent et puisent la vigueur avec laquelle ils occupent les esprits et suscitent la controverse.

Le problème de l’identité collective est sans doute essentiel ; on fait erreur cependant en ne songeant qu’aux questions d’histoire et de mémoire qu’il soulève. Nous devons nous arracher à ce tropisme, inassumé ou revendiqué, qui nous éloigne d’une vérité toute simple : les exigences de la justice sociale sont une composante tout aussi déterminante du lien fragile qui associe les êtres entre eux. Le sentiment d’appartenance à une collectivité, quelle qu’elle soit, passe nécessairement par une adhésion, au moins relative, à ses institutions de base et aux principes qui les animent. Certains ont pu estimer que pour garantir cette adhésion, la crainte de la violence que la société civile a pour vocation de décourager devrait pouvoir suffire. Dans un telle optique, le contrat social est avant tout une promesse, celle d’une vie qui, si l’on en croit Hobbes, pourrait être autre que simplement « solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève ». Que l’État, assumant le mandat qui est le sien, jugule crimes et délits, les individus pourront alors vaquer utilement à leurs propres affaires. La paix, la tranquillité, par la garantie de l’intégrité des personnes et de leurs biens : voilà quelles sont ses fins. Sondant le cœur humain, détaillant ses élans comme ses médiocrités, Hobbes écrivait : « Les passions qui poussent les humains à la paix sont la peur de la mort, le désir des choses nécessaires à une existence confortable, et l’espoir de les obtenir par leur activité. » [2]. Telles sont les clauses fondatrices d’un pacte de la peur qui entend déblayer la voie devant nos égoïsmes postulés. Cette paix primordiale – l’Histoire ne permet guère de l’oublier – est certes toujours menacée et requiert à ce titre nos soins les plus constants. Que ceux-ci soient nécessaires ne signifie toutefois nullement que l’on puisse s’en contenter. Ce contrat du premier âge nous a donné la société moderne ; il nous a légué aussi une certaine compréhension de l’individu. Depuis, reste toujours cependant en suspens la question de la bonne société : quelle est-elle ? Quelle est la société dans laquelle je veux vivre ? Les questions les plus naïves sont parfois aussi les plus fondamentales. Hobbes se les posait et jugeait qu’une société qui apporte aux individus la garantie qu’ils seront protégés, dans leur personne et dans leurs biens, de la violence d’autrui est une société suffisamment bonne. De celle-ci, on ne peut, en tous les cas, attendre autre chose.

Nous savons qu’il n’en est rien. Pour qu’une société, aujourd’hui, soit « bien ordonnée », il faut aussi qu’elle soit une société juste sur le plan social. Tant et si bien d’ailleurs qu’elle doit l’être doublement, c’est-à-dire qu’elle ne requiert pas seulement des institutions justes en ce sens, mais elle nécessite aussi que les individus la composant souscrivent aux principes qui les sous-tendent et agissent en conséquence [3]. Dans le monde qu’il fait naître, ce moment d’adhésion offre à chacun, par delà les solidarités vacillantes de la division sociale du travail, la possibilité de se représenter une voie qui corresponde à celles de ses aspirations qu’il sait légitimes. L’acceptation des principes sur la base desquels opèrent les institutions sociales, fut-elle partielle et toujours critique, nous livre bien ainsi les clefs de cette cohésion sociale devenue si précaire. Elle nous révèle aussi en quel sens l’articulation des temporalités collective et individuelles – le temps du monde et le temps des consciences –, est devenue un enjeu central de la justice sociale.

Le lien de l’individu à la collectivité n’est pas en effet qu’une question d’espace ; il suppose aussi une temporalité collective au creuset de laquelle chacun puisse, de manière autonome, composer un projet de vie qui lui convienne. C’est là un travers individualiste, tristement caractéristique de notre époque, dira-t-on. Quoi qu’il en soit, le fait est là : pour qu’il y ait « monde commun », il faut que chacun – individuellement – se sache, se sente, apte à se projeter librement dans un temps partagé. L’adhésion individuelle aux principes qui régissent nos institutions de base présuppose une forme d’assentiment aux perspectives qu’elles tracent au-devant de chacun. « Que m’est-il permis d’espérer ? » La question ne date pas d’hier. Et c’est encore celle que se pose ce jeune de Clichy-Montfermeil en Seine Saint Denis, du quartier de la Madeleine à Évreux ou du quartier Saint-Jacques de Perpignan. C’est la question qui tenaille cette femme sans qualification reconnue, contrainte d’accumuler des fragments d’emploi, de part et d’autre de la ville, pour tenter de subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants. C’est encore celle à laquelle fait face tel salarié qui, à 55 ans, bascule dans le chômage pour la première fois. Autrement dit, cette question prend aujourd’hui la forme d’une interrogation sur la teneur et la diversité des possibles auxquels chacun peut prétendre. Dans un tel contexte, la justice sociale ne renvoie pas simplement à des questions immédiates d’états des lieux, mais pose plus fondamentalement encore le problème de la discordance des conditions au regard du temps.

Sans la prise en compte de cette question de la temporalité, il est vain d’escompter une quelconque cohésion sociale. L’idéal d’une « société bien ordonnée » se doit donc de faire appel à une conception de la justice sociale qui sache intégrer l’exigence d’une répartition équitable des conditions à la faveur desquelles chacun puisse se projeter dans l’avenir et s’y construire une vie qui réponde à ses attentes légitimes. Ainsi conçue, la justice sociale peut devenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un facteur déterminant de l’identité collective. A fortiori face à des temps à venir qui pourraient se révéler plus difficiles encore, ne négligeons pas cette évidence que le bon sens aurait dû nous inciter à ne jamais perdre de vue : le renoncement politique à une figuration du temps commun, dans son unité tout comme dans ses scansions, est le plus puissant des agents de la décohésion sociale [4]. Qu’une collectivité historique ne dispose plus d’une représentation de son avenir et ses membres s’en trouveront également départis.
L’idée de « société bien ordonnée » à laquelle renvoie cette réflexion, est ancienne. La formule s’est diffusée tout au long du XVIIIe siècle, fleurissant dans les discours politiques ou les traités d’éducation. Elle frappait alors les esprits comme un idéal désirable. « C’est à la société bien ordonnée que l’homme doit tout le bonheur dont il jouit sur la terre », notait ainsi, en 1775, Guillaume Grivel, dans ce qui fut alors un traité d’éducation fort bien connu [5]. Dans Le Génie du Christianisme, Chateaubriand indiquait, dans une toute autre perspective, que « dans une société bien ordonnée, le bruit du tocsin, rappelant une idée de secours, frappait l’âme de pitié et de terreur, et faisait couler ainsi les deux sources des sensations tragiques » [6]. Est ainsi visée l’idée d’un ordre social, communément intelligible, qui suscite un degré suffisant d’adhésion et dont chacun sait que ses congénères le connaissent et le vivent approximativement dans les mêmes termes. C’est un point de référence à l’égard duquel nous pouvons nourrir de fortes critiques, mais dont nous savons qu’il pourra induire chez les autres des réponses que nous comprenons, que nous pouvons anticiper et dans lesquelles nous nous reconnaissons au moins en partie. Le philosophe américain John Rawls a repris le fil de cette réflexion, indiquant fort justement que notre ambition sociale et politique doit être, précisément, de constituer une « société où chacun accepte et sait que les autres acceptent les mêmes principes de la justice et où les institutions sociales de base respectent – et sont connues pour respecter – ces principes. [7] ». La modestie de l’expression ne saura dissimuler l’extraordinaire défi qu’elle nous invite à relever. Que serait, pour nous, une société bien ordonnée ?

Ici, je serai souvent amené à évoquer et discuter les idées de cet important philosophe. [8]. Engagé depuis 2003 dans la création puis l’animation de l’Observatoire des inégalités, j’ai surtout voulu m’attacher à formuler les principes et les idées sur lesquels repose cet engagement [9]. Il se trouve que c’est dans les positions défendues par Rawls que me paraissent s’enraciner les orientations intellectuelles et politiques les plus prometteuses à cet égard. Dans les milieux universitaires et intellectuels, on s’est beaucoup intéressé aux deux principes de justice qu’il s’est appliqué à justifier tout au long de sa vie. La lecture qui en fut faite conduisit le plus souvent, pour s’en réjouir ou pour le déplorer, à faire de Rawls le penseur de l’État-providence social-démocrate. Je voudrais pour ma part convaincre de la nécessité de regarder au-delà. Rawls est nettement plus radical et novateur qu’on ne le pense bien souvent et je voudrais mettre au jour le type de société dont il a voulu penser la possibilité et la conception de l’être humain qu’elle suppose. C’est dans cette radicalité là que l’on peut espérer refonder une vision progressiste de la société à laquelle puisse s’articuler une perspective politique mobilisatrice.

Une « société juste » n’est pas tout bonnement un ensemble d’institutions justes ; c’est aussi un processus qui doit engendrer, au niveau de l’ordre social dans son ensemble et en chaque individu, un certain sens de la justice. C’est à ce niveau que réside le secret de sa « soutenabilité ». Le sentiment que l’avenir n’appartient à personne parce qu’il s’offre équitablement à tous, constitue ainsi une condition de l’adhésion aux institutions et aux dynamiques qui les portent dans la durée. Les principes de justice sur lesquels fonder un devenir commun doivent donc être, en ce sens, « soutenables », c’est-à-dire qu’ils doivent pouvoir s’inscrire dans une temporalité que chacun puisse appréhender et par laquelle chacun puisse se construire. La responsabilité du politique est là tout entière.

La France n’est pas en déclin, mais elle est simplement privée de cet engagement politique sur le temps. Nous disposons bien de quelques principes de justice, mais ceux-ci ne dégagent plus aucune perspective. Nous avons atteint, de rafistolages en demi-mesures, un point de non-retour. Et nous le sentons bien. Il faut donc que, dans l’espace public, nous nous demandions enfin, clairement et rigoureusement – dans une perspective ouverte sur la question du temps –, ce qui est juste dans notre société et de ce qui ne l’est pas, ce qui doit être pris en charge par la solidarité publique et ce qui n’a pas à l’être. Certains pourraient estimer que nous n’avons tout simplement plus les marges requises pour financer nos incertitudes, nos tergiversations et notre goût immodéré pour ces approximations qui n’ont, au fond, d’autre fonction que de ménager les chances électorales des uns et des autres. Nous pouvons aussi dire les choses autrement : l’évolution économique et sociale actuelle et la pression qu’elle exerce sur les mécanismes de prise en charge collective de la solidarité nous imposent la nécessité d’en remettre à plat les principes : dans un contexte culturel, social et économique plus individualisé, comment penser les principes et les institutions d’une justice sociale soutenable ?

Patrick Savidan, président de l’Observatoire des inégalités. Ce texte est l’avant propos de Repenser l’égalité des chances, édition poche, février 2010, édition Hachette Littératures, collection Pluriel, 325 pages.


[1« Le regain d’intérêt pour la communauté est un tournant majeur, pour ne pas dire ’le’ tournant majeur de la pensée politique contemporaine » écrit ainsi Justine Lacroix dans Communautarisme versus libéralisme. Quel modèle d’intégration politique ?, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2003, p. 9.

[2Hobbes, Leviathan (1651), trad. G. Mairet, Paris, Gallimard, 2000, chap. XIII, p. 228.

[3Philippe Van Parijs, Sauver la solidarité, Paris, Cerf, 1995, p. 24.

[4Dans une perspective différente mais avec le même souci d’intégrer au cœur de la responsabilité politique, cette question de la temporalité à travers l’idée d’une politique des âges de la vie, voir d’Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot, Philosophie des âges de la vie (Paris, Grasset, 2007).

[5Guillaume Grivel, Théorie de l’éducation. Ouvrage utile aux pères de famille et aux instituteurs, Paris, Moutard, 1775, p. 44.

[6Chateaubriand, Le Génie du Christianisme (1828), quatrième partie, livre I, chap. 1.

[7John Rawls, Théorie de la justice (1971), trad. C. Audard, Paris, Seuil, 1997, p. 496.

[8Mon propos ne relèvera toutefois pas de l’histoire de la philosophie Dans ce registre des travaux excellents et nombreux existent déjà. S’ils n’épuisent évidemment pas la richesse d’une pensée que l’on sait extrêmement féconde, tant sur le plan intellectuel que pratique, ils constituent autant de guides très sûrs pour en comprendre la genèse et la cohérence interne.

[9Qu’il me soit permis de saisir cette occasion pour remercier toute l’équipe de l’Observatoire des inégalités. Je pense tout particulièrement à Louis Maurin, Valérie Schneider, Pierre Billion, Pierre Volovitch, Laurence Bachellier et bien d’autres. Le travail accompli ensemble a nourri bon nombre de réflexions, dont certaines trouveront ici à s’exprimer.


Date de première rédaction le 26 février 2010.
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