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Réduction des inégalités : passer du savoir à l’agir

Points de vue 28 août 2012

La recherche et l’information sur l’injustice sociale ont beaucoup progressé, mais la réduction des inégalités piétine. Pour agir efficacement, il faut d’agréger de nouveaux savoirs. Une analyse de Patrick Savidan, professeur de philosophie à l’université de Poitiers et cofondateur de l’Observatoire des inégalités. Extrait du hors-série d’Alternatives Économiques « Les inégalités en France ».

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Injustice sociale. Pauvreté. Extrême ou non. Misère. Inégalités, les sociales, les autres, si tant est qu’il en fût d’autres… Tout n’a-t-il pas été dit ? Tout n’a-t-il pas été écrit ? Tous les dispositifs de réduction des inégalités n’ont-ils pas été pensés ? Puis développés, précisés, compliqués, confiés à des experts en ingénierie sociale, tous dignes d’éloges, parce qu’il faut bien que, du moins, nous pavions nos chemins de bonnes intentions.

Mais au-delà, quoi ? Des alternances, des places à conquérir, des discours à tenir, des espoirs à faire naître, des votes à draguer au fond, à faire remonter à la surface avec l’espoir de les recueillir. Alors, tout y incite : empilements de systèmes, erreurs (elles sont humaines), petits arrangements avec la vérité (ça arrive), ajustements, précipitation médiatique et, à l’autre bout de la chaîne, les gens sur le terrain, les travailleurs et travailleuses du social qui, avec les moyens du bord, s’évertuent pour que les choses aillent mieux, moins mal. De là, on diagnostique, mesure, soupèse, confronte, données contre données. Tout cela importe. C’est d’ailleurs pourquoi on s’y attelle depuis tant d’années, de décennies.

Et de fait c’est bien aussi dans cette optique qu’a été créé l’Observatoire des inégalités, il y a de cela maintenant dix ans. Nous jugions alors que la question des inégalités n’était pas suffisamment prise au sérieux. On en parlait, certes, mais de manière incomplète, cryptée parfois, quand ce n’était au travers de prismes idéologiques qui, soucieux de déterminer la teneur et de fixer la valeur des inégalités, laissaient trop souvent échapper la rigueur du fait. Non pas que la recherche alors fut indifférente, mais ses résultats restaient le pré carré des gens bien informés. Pour le reste, le compte n’y était pas.

Le prisme de l’équité

Dans les années 1990, on ne se souciait guère de réduire les inégalités. La lorgnette était autre, réglée sur la justification des différences. Les plus audacieux jetaient même leur dévolu sur cette belle idée d’équité, qui, dans un contexte social et politique aux prises avec des néolibéralismes aussi offensifs qu’aveuglés [1], n’en demandait pas tant. En novembre 1994, Alain Minc remettait au Premier ministre Edouard Balladur un rapport sur « La France de l’an 2000 » dans lequel on s’appliquait à faire de l’égalité une chose du passé (relevant du modèle social d’après-guerre, c’est dire !), source de bien des injustices (CQFD…). L’équité ainsi revisitée devait y mettre bon ordre. Grâce à elle, nous allions (enfin) penser les écarts, sans culpabiliser les plus avantagés, ni inciter les autres à la paresse ou à la contestation. Aujourd’hui, on se gausse volontiers d’un tel rapport. C’est oublier un peu vite qu’il illustrait avec aplomb cette pensée sociale, courante, anonyme, qui semblait alors le comble de l’actualité : l’égalité est morte, vive l’équité !

Mais, à l’échelle du pays, que savait-on réellement des inégalités ? Quelle idée se faisait-on communément de la pauvreté ? Savait-on vraiment quelle était la situation des femmes sur le marché du travail ? Avions-nous une idée à peu près juste de ce que signifiait le fait d’appartenir aux « classes moyennes » ? Savions-nous quels étaient les effets de la mondialisation, de la libéralisation des marchés de capitaux, de l’évolution des revenus du patrimoine ? A quelques exceptions près, ces questions étaient négligées au bénéfice d’une préoccupation plus spécifique sur les exclus, et plus tard sur les victimes de discriminations.

Il y avait derrière ce resserrement du champ de la préoccupation sociale de bonnes et de mauvaises raisons. Au registre des bonnes, toutes celles qui concouraient à dénoncer la sinistre condition des plus pauvres, ceux qui étaient pauvres en tout, en ressources, en relations aussi bien qu’en espoirs, ainsi que celle des individus dont les droits les plus élémentaires se trouvaient bafoués en raison de marqueurs identitaires.

Les autres raisons parlaient le langage économique de la gabegie : les moyens étant limités (crise de l’Etat-providence oblige), il fallait en finir avec le « saupoudrage ». Immense travail alors à mener : où placer le curseur de l’action collective, comment identifier les justes bénéficiaires de l’assistance sociale ? Quel objet pour l’intervention publique : des classes sociales, des identités collectives, des territoires, des individus, des trajectoires individuelles, des générations, etc. ? Les prétendants se sont bousculés et se bousculent encore au portillon.

Dans un tel contexte, il fallait informer. Avec la création de l’Observatoire des inégalités, nous voulions faire émerger un lieu spécialisé où l’information la plus fiable puisse être largement accessible sur des questions de ce type. Nous souhaitions proposer un accès libre à ces données sociales sans lesquelles il n’est pas de débat public possible, et contribuer à cet effort de salubrité démocratique : œuvrer pour que l’on cesse de faire dire aux chiffres n’importe quoi… L’initiative que nous prenions en citoyens a convaincu. Le site Internet de l’Observatoire des inégalités, immédiatement soutenu par les dons, petits et grands, connut un succès grandissant. Il ne s’est pas démenti depuis.

La grande richesse au cœur du débat contemporain

Comment aurait-il pu en aller autrement ? Les nouvelles du front social étaient sources de tant d’inquiétudes. Non sans raison, tout le monde ou presque désormais le concède. Les études portant sur les années 1990 et 2000 confirment, objectivent, quantifient ce que les militants associatifs et les acteurs du secteur social savaient depuis quelque temps déjà : la grave dégradation de la situation sociale, en France et dans tous les autres pays occidentaux. Les écarts de conditions entre les plus défavorisés et les plus riches n’ont cessé de se creuser, et l’on a même pu observer un décrochage sans précédent au XXe siècle, une élite augmentant sa fortune, assurant son assise sociale et politique, de manière tout à fait considérable, dans l’absolu et relativement à toutes les autres catégories sociales, celles qui se trouvaient, elles, emportées par la crise.

Le débat public porte la marque de ces découvertes. Après la primauté de la lutte contre l’exclusion, après les discussions sur les moyens de mettre fin à toutes les formes de discriminations, c’est la grande richesse qui, dans le débat public, s’impose désormais comme cet abîme d’iniquité qu’il convient de combler. Importante, cette dernière question ne recouvre pourtant qu’une dimension du problème contemporain de l’injustice sociale. Il reste encore et toujours à trouver les moyens de constituer en objet de réflexion et d’action publique ce problème pris dans sa globalité.

On peut tabler sans doute sur les progrès de la connaissance statistique et autre. De fait, un immense travail d’analyse et de réflexion reste à mener. Mais tant sur le plan de la recherche que sur celui de la valorisation de la recherche et de l’information généraliste, nous avons en France rattrapé une part significative de notre retard par rapport aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. Même si tout le monde ne dispose pas de l’information la plus précise et qu’il arrive encore que des aberrations circulent.

De nouveaux savoirs pour agir

N’est-ce pas là pourtant que le bât blesse encore ? On en sait plus, on sait mieux également. Mais agissons-nous davantage pour la réduction des inégalités ? Sommes-nous collectivement plus efficaces ? Non. Clairement non. Les progrès réalisés sur le terrain de la connaissance des inégalités ont de fait accompagné le progrès des inégalités elles-mêmes… On pourrait ici se contenter de rappeler qu’il y a des conflits d’intérêts bien ancrés, ou bien suggérer qu’il ne suffit pas de connaître un mal pour vouloir le limiter ou l’éradiquer. « Je vois le bien, je l’approuve et je fais le mal », déplorait déjà saint Paul dans son « Epître aux Romains »… Inquiétante question : que vaudra le progrès de la connaissance des mécanismes par lesquels se produit l’injustice si la volonté d’y remédier fait collectivement défaut ? Et de cette inquiétude, que conclure ?

Nous devons continuer à avancer. Bien sûr, il faut davantage de connaissances et que ces connaissances soient encore mieux partagées, diffusées à un plus large public. Mais il faut aussi faire surgir au cœur du débat public des savoirs d’un autre type, pour mieux se représenter et rendre plus perceptibles les niveaux auxquels interviennent les blocages qui font que la réduction des inégalités ne donne jamais lieu qu’à des mesures correctrices marginales dans leur portée réelle.

C’est presque une psychologie de la société inégalitaire qu’il faudrait pouvoir dessiner et, pour ce faire, repérer les émotions, les dispositions, les aspirations qui se trouvent engagées de part et d’autre du rapport inégalitaire. Entrer, en somme, dans la boîte noire des formes plurielles de l’injustice sociale. Vaste programme… Mais c’est uniquement au terme de celui-ci que nous pourrons concevoir les inflexions institutionnelles décisives qu’il faudrait donner aux régimes politiques concernés pour en finir avec elles. Du savoir à l’agir, la route est longue, sinueuse, incertaine, certes… Nous pouvons du moins être bien assurés que ce n’est pas en connaissant moins bien l’état des inégalités, les états de l’inégalité, qu’on y apportera plus sûrement remède.

Patrick Savidan est professeur de philosophie sociale et politique à l’université de Poitiers, cofondateur de l’Observatoire des inégalités et directeur de la revue Raison publique. Il est l’auteur de « Repenser l’égalité des chances », ed. Grasset, 2007.

Extrait de Alternatives Economiques poche « Les inégalités en France » n° 056- septembre 2012. En vente en kiosque et sur le site du magazine Alternatives Economiques.

Photo / © defun - Fotolia.com


[1Voir sur ce point la très riche mise au point de Serge Audier dans Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle, coll. Mondes vécus, Grasset, 2012.


Date de première rédaction le 28 août 2012.
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