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Les inégalités augmentent-elles ?

Analyses 15 mai 2007

Les inégalités de revenus se sont réduites au cours des années 70 et jusqu’au tout début des années 80. Mais on assiste aujourd’hui à un retournement de tendance. Une analyse de Louis Maurin extrait du magazine Alternatives Economiques.

Revenus et patrimoine Emploi Éducation

La question des inégalités de revenus occupe toujours une place importante dans le débat public. Pourtant, on constate souvent une méconnaissance des niveaux réels de revenus et des hiérarchies. Pour reprendre un exemple qui a fait débat à propos des questions de fiscalité : avec des revenus de 4 000 euros nets d’impôts et de prestations sociales, un célibataire se situe très nettement parmi les 5 % des Français qui gagnent le plus (voir en ligne). Ce qui n’a pas grand-chose à voir avec les classes moyennes, puisque le revenu médian [1] des Français se situe, lui, à 1 200 euros pour un célibataire.

Une baisse sur longue période

La façon dont évoluent les inégalités compte cependant autant que leur situation à un moment donné, car cela détermine la perception que la population a de la dynamique de la société : il est très différent de vivre dans une société où les conditions de vie se rapprochent au fil du temps ou dans une société au sein de laquelle les situations des différentes couches sociales divergent de plus en plus.

Qu’en est-il en France aujourd’hui ? Sur longue période, il n’y a pas photo : la tendance est à la baisse des inégalités. Au début du XXe siècle, les 10 % les plus aisés recevaient environ 40 % du revenu global et même 45 % au milieu des années 30, contre 33 % environ à la fin des années 90 (voir graphique). L’essentiel de la réduction est liée à la crise des années 30 et aux effets de la Seconde Guerre mondiale qui a suivi. Ces crises, et notamment l’inflation qui les a accompagnées, ont réalisé ce que l’économiste John Maynard Keynes appelait l’« euthanasie des rentiers ». Le capital, notamment financier, a perdu sa valeur. La mise en place de l’impôt progressif sur le revenu et l’imposition des successions ont également joué un rôle important dans cette réduction des inégalités, comme le démontrait Thomas Piketty dans Les hauts revenus en France au XXe siècle (éd. Grasset, 2001).

Un siècle d’inégalités de revenu

Source : Thomas Piketty, "Les hauts revenus en France au XXe siècle, ed. Grasset, 2001.

Contrairement à une idée répandue, les Trente Glorieuses ont été marquées par une progression des inégalités de revenus. Celles-ci se sont cependant réduites à nouveau au cours des années 70 et jusqu’au tout début des années 80. Depuis le milieu des années 80, on observe une relative stabilité. Le rapport entre le revenu des 10 % les plus riches et celui des 10 % les plus pauvres s’est très légèrement réduit, de 3,4 à 3,1 de 1984 à 2004.

Ces données globales masquent cependant des différences sensibles selon les catégories de population. Ainsi par exemple, le rapport entre le revenu des 10 % les plus aisés et celui des 10 % les plus pauvres chez les 30-34 ans s’est accru de 2,8 à 3,5 entre 1979 et 1999. Dans le même temps, ce rapport se réduisait de 5,7 à 4,1 chez les 60-64 ans.

Les écarts sont donc de plus en plus marqués dans les générations récentes, phénomène masqué par une réduction des inégalités chez les plus âgés liée à la généralisation des carrières complètes chez les retraités (et surtout les retraitées). Il y a lieu de craindre que le phénomène qu’on observe chez les jeunes générations persiste et se diffuse progressivement à toutes les tranches d’âge, entraînant un creusement progressif des inégalités dans le futur. Dans le domaine des inégalités hommes-femmes, le rattrapage est également interrompu depuis dix ans : les femmes employées à temps plein touchent toujours environ 81 % du revenu des hommes.

Données tronquées

Mais les données sur les revenus utilisées par l’Insee pour établir les ratios d’inégalité ne reflètent pas toute la réalité : elles ne portent en effet que sur une partie des ressources des ménages. Les revenus comptabilisés par l’Insee comprennent les revenus disponibles, une fois retirés les impôts directs et ajoutés les prestations sociales, mais la majeure partie des revenus du patrimoine (dividendes, intérêts, loyers perçus, etc.) n’est pas prise en compte. Or ces derniers sont très majoritairement reçus par les catégories les plus aisées. Et ils ont progressé nettement plus rapidement que les revenus salariaux ces dernières années. Si l’on intégrait ces revenus dans le calcul des revenus, on observerait une remontée des inégalités à partir de la fin des années 90. Pas une explosion, mais une inversion de tendance.

On devrait même aller encore plus loin : l’Insee ne considère pas non plus comme un revenu les plus-values réalisées lors de la revente d’actifs (immeuble, actions, etc.), ni en comptabilité nationale ni dans ses enquêtes sur les revenus.
Or depuis quelques années, on a assisté à une très forte valorisation des actifs [2]. Certes, le propriétaire qui revend son logement doit bien trouver lui-même à se reloger et il peut rarement le faire pour un prix inférieur. Mais bon nombre de plus-values réalisées constituent de vrais et conséquents revenus supplémentaires.

Enfin, un autre phénomène est généralement occulté dans le débat public sur l’évolution des inégalités. Pour que le rapport entre les revenus de deux catégories sociales demeure stable, il faut que les revenus de ces catégories augmentent dans des proportions semblables. C’est ce qui s’est passé par exemple de 1996 à 2004 selon l’Insee (dernière année connue) : le revenu disponible des 10 % les plus pauvres a augmenté de 11 %, soit davantage que le revenu disponible des 5 % les plus aisés. Mais on ne vit pas avec des pourcentages. On ne retire de l’utilité que des euros supplémentaires perçus, et 10 % d’un gros revenu représentent beaucoup plus que 10 % d’un Smic !

Sur cette même période, les 5 % les plus aisés ont vu leurs revenus s’accroître de 5 800 euros par an (hors revenus du patrimoine), contre 1 150 euros pour les 10 % les plus démunis... (voir en ligne). Les inégalités absolues de revenus se sont donc accrues de 4 700 euros, 400 euros par mois, pas loin d’un Smic à mi-temps.

La France n’est certes pas les Etats-Unis et les inégalités de revenus n’y connaissent pas une envolée aussi spectaculaire. On observe néanmoins un retournement par rapport à la tendance au rapprochement qui avait été amorcée au cours des années 70.

Inégalités : il n’y a pas que le revenu


Les inégalités sont très souvent réduites aux inégalités de revenus, dans le débat public, mais leur véritable dimension repose sur tout un ensemble d’écarts. Comme par exemple le statut dans le travail. Le chômage de masse s’est accompagné d’une précarisation des contrats de travail. Ceux qui bénéficient d’une garantie d’emploi (fonctionnaires, mais aussi salariés très qualifiés) se sont retrouvés favorisés vis-à-vis des autres catégories. Au-delà de la question des revenus, ils disposent d’un avantage psychologique d’une grande valeur : le fait de savoir, avec une bonne sécurité, de quoi demain sera fait.
Sur une longue période, l’élévation des niveaux de vie s’est accompagnée d’un rapprochement des conditions. Notamment parce que les plus démunis ont vu leur accès à la santé, à l’éducation ou au logement s’améliorer sensiblement. Mais comme pour les revenus, la situation semble se détériorer depuis une dizaine d’années.
Fait significatif, les inégalités d’espérance de vie s’accroissent de nouveau chez les hommes. Entre la période 1976-1984 et la période 1991-1999, l’espérance de vie à 35 ans des cadres est passée de 41,5 à 46 ans, soit un gain de 4,5 années. Elle n’a augmenté dans le même temps que de 35,5 à 39 ans chez les ouvriers, soit une hausse de 3,5 ans seulement.
En matière de logement, l’amélioration de longue période des conditions d’habitat (confort, nombre de mètres carrés, équipement) a fait place à une situation de plus en plus tendue qui se répercute principalement sur ceux qui « entrent sur le marché » : les jeunes ou les nouveaux accédants à la propriété. Alors que les propriétaires qui ont acheté avant l’envolée des prix voient leurs biens se valoriser fortement. Quand ils ne sacrifient pas la surface, les nouveaux entrants doivent soit réduire leur niveau de vie en acceptant des loyers très élevés, soit s’endetter sur des périodes de plus en plus longues pour pouvoir devenir propriétaires.
La situation est similaire également dans le domaine de l’éducation. Entre 1993 et 2003, les inégalités de scolarisation se sont accrues. L’âge de sortie des 10 % qui quittent le système éducatif le plus tôt a stagné à 17,2 ans, alors que celui des 10 % qui quittent le système éducatif le plus tard a progressé de 24,7 à 25,5 ans [3].

Article de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, extrait du magazine Alternatives Economiques (hors série, n° 72 d’avril 2007)


[1revenu médian : celui pour lequel la moitié de la population gagne davantage, l’autre moitié touche moins

[2Voir « Pourquoi les inégalités s’aggravent (beaucoup) plus qu’on ne le dit », Alternatives Economiques n° 249, juillet 2006

[3Voir « Les progrès de la scolarisation des jeunes de 1985 à 2003 », par Sébastien Durier, Données sociales, Insee, 2006


Date de première rédaction le 15 mai 2007.
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