Faut-il s’inquiéter des inégalités et de la pauvreté dans les pays riches ?

Doit-on s’inquiéter de la pauvreté et des inégalités sociales dans un pays riche comme la France, quand on connaît la misère des conditions de vie des habitants des pays les plus pauvres du monde ? Une analyse de Cédric Rio et Louis Maurin, de l’Observatoire des inégalités.

Malgré l’extrême pauvreté dont sont victimes des milliards de personnes dans le monde –essentiellement au sein des pays en développement – les débats au sein des pays riches portent surtout sur la pauvreté et les inégalités à l’échelle nationale. L’Observatoire des inégalités participe de ce phénomène, en publiant beaucoup moins d’articles sur les inégalités de niveau international que sur celles que l’on trouve en France. Comment expliquer ce phénomène ?

Un monde scindé en deux

Les écarts de revenus et de conditions de vie entre les populations les plus riches et les plus pauvres du monde sont vertigineux, même si, dans certains domaines, ces écarts tendent à diminuer depuis quelques années [1]. Au point que notre monde apparaît, pour ainsi dire, scindé en deux…

On comptabilise 1,4 milliard de personnes extrêmement pauvres – elles vivent avec moins de 30 euros par mois – dans le monde, selon les dernières estimations de la Banque mondiale [2]. Le seuil français à 50 % du revenu médian correspond à des revenus mensuels inférieurs à 795 euros (données 2009), 26 fois supérieur au seuil utilisé par la Banque mondiale. Si on utilisait le seuil mondial d’extrême pauvreté, celle-ci aurait été éradiquée en France.

Les populations qui souffrent de l’extrême pauvreté vivent dans leur quasi-totalité dans les régions en développement. Plus de la moitié de la population est concernée en Afrique subsaharienne, et 40 % de la population en Asie du sud [3]. Cette pauvreté monétaire signifie pour certains des conditions de vie indignes, équivalentes à ce que les pays riches ont pu connaître il y a plus d’un siècle. Ainsi par exemple, seulement 60 % de la population d’Afrique subsaharienne dispose d’un accès à l’eau potable, et plus d’un milliard de personnes dans les pays en développement sont sous-alimentées. L’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (la FAO) estime qu’une personne meurt de malnutrition toutes les cinq secondes dans le monde… Dans ces pays, l’espérance de vie à la naissance est beaucoup plus faible que la moyenne mondiale : 51,5 années en Afrique Sub-Saharienne, alors que la moyenne mondiale atteint 67,6 années.

Pour la plus grande partie des populations des pays riches, l’accès aux biens de base tels que l’eau potable ne constitue plus un problème. Les maladies qui tuent au sein des pays les plus pauvres (diarrhées, paludisme, choléra, etc.) ont disparu, notamment en raison de l’amélioration des conditions d’hygiène. La plupart des pays développés se sont dotés d’un système de protection sociale permettant de garantir une partie des aléas de la vie. La grande pauvreté existe toujours, mais elle est rarement mortelle. Ces conditions de vie dont bénéficient les populations des pays riches se reflètent dans la longévité de leur espérance de vie à la naissance : elle est de 80,3 années en Europe de l’Ouest et de 79,3 années en Amérique du Nord [4].

Au-delà des éléments vitaux, les habitants des pays riches accèdent à un ensemble de services publics plus ou moins développés selon les pays. Dans ce cadre, la question de l’accès à l’école est essentielle. Si la quasi-totalité des jeunes y sont scolarisés jusqu’à 16 ans, c’est loin d’être le cas partout dans le monde. Ainsi en Afrique Sub-saharienne, le taux de scolarisation n’est que de 73 % au primaire et de 27 % au secondaire, et les conditions d’études n’ont rien à voir avec celles que connaissent les enfants des pays riches. 72 millions d’enfants en âge d’être à l’école primaire ne sont pas scolarisés dans le monde.

Deux poids, deux mesures ?

L’idée fondamentale selon laquelle tous les êtres humains « naissent libres et égaux en droits », c’est-à-dire que « tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne » [5], est aujourd’hui largement admise. Hommes ou femmes, personnes nées au Gabon, au Brésil ou en Italie, toutes et tous, en théorie, ont les mêmes droits et participent à une humanité commune. Les éléments affichés plus haut illustrent l’écart entre les principes et la réalité. Comment se fait-il que l’on s’en inquiète aussi peu ? Le peu d’intérêt que les habitants des pays riches portent à la pauvreté qui sévit au sein des pays en développement donne le sentiment qu’il existe deux poids deux mesures dans notre rapport avec les êtres humains.

Si nous accordions la même considération à tous, l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres dans le monde devrait constituer la plus grande source de préoccupation des pays riches, bien plus que leur situation nationale. Doit-on vraiment se battre, par exemple, pour quelques années de travail en plus quand l’immense majorité des travailleurs dans le monde ne savent même pas ce qu’est la retraite ? Les femmes françaises ne seraient-elles pas exigeantes quand on connaît la situation de l’Arabie Saoudite ? Quelle est l’importance de mettre en avant des inégalités dans les taux de départs en vacances quand certains n’ont déjà pas accès à l’eau potable ?

Le manque d’intérêt porté à la situation des pays en développement constitue une forme de mépris des riches envers les pauvres. Pour certains, il relève d’intérêts économiques bien compris : si aucun mouvement d’ampleur internationale pour dénoncer la situation des femmes en Arabie Saoudite n’est vigoureusement soutenu par les gouvernements du Nord, c’est aussi que des intérêts pétroliers sont en jeu. Mais s’il est nécessaire de tout faire pour réorienter les débats, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille oublier les inégalités et de la pauvreté au sein des pays riches, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, la grande misère n’a pas totalement disparu dans les pays les plus opulents. Selon la Fondation Abbé Pierre, en France 200 000 personnes vivent dans des abris de fortune [6]. Sans l’aide des Restos du cœur ou d’autres associations, certaines familles auraient du mal à se nourrir. Parmi les plus pauvres des plus pauvres, on trouve notamment des travailleurs étrangers sans papiers, exploités dans leur emploi et logés à prix d’or dans des taudis par des marchands de sommeil. Des milliers de personnes vivent dans des caravanes, des cabanes ou des logements qui ressemblent fort à des bidonvilles. Le quart-monde est loin d’avoir totalement disparu du monde riche.

Même persistante, l’ampleur de cette extrême misère n’a pas grand-chose à voir avec ce qui existe dans les pays pauvres. Si l’on s’inquiète peu de ce qui s’y passe, c’est pour une autre raison : chaque société constitue, pour partie, une sphère autonome. Dans les pays riches, outre les difficultés à boucler les fins de mois, à accéder à un logement jugé décent, aux soins, etc., un des symptômes de la pauvreté est le sentiment d’exclusion sociale, le sentiment de vivre à part, d’être un citoyen de « seconde zone ». Le fait de ne pas disposer de suffisamment de ressources réduit considérablement la possibilité de développer une vie sociale « normale » par rapport au reste de la société : impossible d’aller au restaurant, au concert, de prendre des congés. Pour des parents ne pas pouvoir offrir les mêmes loisirs, les mêmes vêtements et tous les fruits de la modernité à ses enfants est particulièrement destructeur. Parfois, une telle exclusion a des conséquences concrètes : l’impossibilité de disposer d’une connexion Internet ou d’une automobile complique considérablement la recherche d’un emploi, réduit l’accès à l’information ou plus largement aux réseaux sociaux.

Des parents au chômage qui n’ont pas les moyens d’offrir des vacances à leurs enfants ne se rassurent pas en pensant que l’immense majorité des familles sur la planète ne sait même pas ce que sont des vacances… Ne se situant pas à la même échelle, la prise en compte de l’une des réalités ne peut légitimement conduire à une minimisation de l’autre. La hiérarchie des inégalités ne peut pas se faire uniquement sur leurs conséquences réelles, mais également sur leur valeur symbolique. Concrètement, un organisme comme l’Observatoire des inégalités ne pourrait éluder les questions qui se posent en France, sous prétexte que leur impact est réduit par rapport à la situation internationale. Si l’Observatoire des inégalités s’inquiète des taux de départs en vacances [7], c’est que l’écart entre le discours médiatique sur la généralisation des congés et la réalité sociale est considérable.

Pour bien comprendre cette idée, il peut être utile de la transposer de l’espace au temps. En 2009, on l’a vu, une personne seule était considérée pauvre en France avec moins de 795 euros par mois. En 1970, ce même seuil était de 387 euros [8]. Cette évolution reflète une amélioration très importante des conditions de vie des plus démunis en France. Doit-on en conclure que les pauvres d’aujourd’hui n’ont pas à se plaindre, compte tenu des modes de vie du passé ? On peut comprendre ce type de discours – très répandu – de la part de générations qui ont connu des temps plus difficiles. Mais même si le calcul des niveaux de vie prend en compte ces écarts de conditions de vie, en intégrant l’évolution du prix des denrées alimentaires, du logement ou encore de la santé, les besoins ne sont pas les mêmes : la qualité du logement, l’accès à l’éducation (et notamment aux études post-bac), etc., ont largement progressé, tout comme nos exigences sociales. Ainsi, les attributs même de la notion de pauvreté ont évolué… Dans le passé, les enfants issus de la classe ouvrière par exemple n’avaient que peu de chances d’étudier. Aujourd’hui, les études sont potentiellement ouvertes à tous, quelle que soit l’origine sociale.

Tout comme notre rapport à la pauvreté, le sentiment d’inégalité existe parce que nous nous comparons à des individus qui nous apparaissent socialement semblables. Mais l’ampleur de la sensibilité aux écarts au sein d’un territoire donné est d’autant plus importante que l’égalité constitue une valeur forte. La promesse d’égalité compte autant que la situation réelle des écarts. Plus l’on se rapproche de situations comparables, plus la sensibilité peut être grande : « Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil ; quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande », écrivait Alexis de Tocqueville au milieu du XIXe siècle [9]. C’est l’une des raisons pour lesquelles les inégalités à l’échelle mondiale nous apparaissent moins urgentes que celles observées à l’échelle nationale, malgré la réalité des faits. C’est aussi la raison pour laquelle les débats sur les inégalités sociales sont plus intenses en France qu’en Inde par exemple. Si la question des inégalités prend une telle ampleur en France, c’est nullement que les écarts y sont grands : notre pays figure parmi les moins inégalitaires au monde [10]. A l’inverse, dans les pays les plus pauvres – et particulièrement ceux où existent des castes – l’idée même d’inégalité peut paraître saugrenue : on ne se compare pas.

Les citoyens des pays riches ne peuvent s’abstraire de leur système de valeurs, d’autant plus que celui-ci est en permanence réaffirmé par l’autorité publique, quel que soit son orientation politique. Le mot « égalité » figure au fronton de toutes les mairies, est utilisé dans l’ensemble des discours, promu par la République qui a même créé des instances pour la faire respecter. « La France ne serait pas la France sans cette passion de la liberté, de l’égalité et de la fraternité qui est le propre de la République », indiquait ainsi le président de la République Nicolas Sarkozy lors d’un discours en décembre 2008 [11]

Remettre les inégalités à leur place

A certains égards, les préoccupations des riches ressemblent bien à des préoccupations d’enfants gâtés. Il faut remettre les inégalités à leur place, prendre conscience de l’ampleur qui sépare les citoyens d’un même monde. Alerter sur les inégalités mondiales, comme le font notamment les organisations non-gouvernementales, est plus que jamais nécessaire. D’autant que, bien plus que les générations précédentes, nous disposons d’outils (statistiques toujours plus précises, médias audiovisuels, etc.) qui nous permettent de savoir avec précision et en temps réel ce qui se passe à l’autre bout du monde...

La tentation est grande de fermer la porte d’accès aux bienfaits matériels des populations du Sud, au nom de la préservation de notre « modèle social », ou par souci de l’environnement et des générations futures. Le protectionnisme de plus en plus mis en avant est aussi une façon de fermer la porte de la richesse aux pays du Sud. Pour se donner bonne conscience, de nombreux discours idéalisent ainsi les modes de vie et la culture des pays « différents » et mettent en avant les déboires consuméristes des plus riches. Ce relativisme peut être légitime s’il permet de faire comprendre que les inégalités ne décrivent pas l’ensemble de la vie sociale, s’il prône le respect des cultures dominées, ou encore s’il permet d’alerter sur les conséquences, pour l’ensemble de la planète, des modes de vie destructeurs des habitants des pays riches. Mais il ne doit pas servir d’alibi à l’abandon de la recherche de l’égalité entre l’ensemble des individus de la planète.

Cela ne doit pas conduire à basculer dans un autre relativisme, qui, au nom de l’universalité de l’humanité, oublierait la violence que constituent les inégalités subies par les habitants des pays riches et l’importance qu’il y a à les réduire. Renoncer à l’idéal d’égalité au Nord ne rendrait en rien plus égaux les habitants des pays pauvres. Au contraire : ce travail permanent constitue aussi une forme d’entraînement plus global. Il est lui-même porteur de progrès pour les autres pays. Si la jeunesse des pays arabes se révolte aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle observe ce qui se passe ailleurs dans le monde et peut s’y comparer. Dans un monde où l’information ne connaît plus de frontières, la possibilité de comparaison s’étend et inspire celles et ceux qui revendiquent l’égalité. Si Tocqueville a raison, alors la mondialisation devrait donner des ailes à tous les mouvements qui, au Sud, aspirent à l’égalité.

Photo : Terence (Wikimedia Commons)

Notes

[1Observatoire des inégalités, « Les conditions de vie dans le monde : des inégalités qui se réduisent ». Toutes les données qui suivent peuvent être retrouvées dans cet article.

[2La Banque mondiale retient un seuil d’extrême pauvreté de 1,25 dollar par jour, soit moins de 30 euros par mois. Le taux de pauvreté est lui fixé à 2,5 dollars.

[3Données pour l’année 2005, dernière année pour laquelle nous disposons d’estimations. Voir notre article « La pauvreté dans le monde ».

[5Déclaration universelle des droits de l’Homme, extraits de l’article premier et troisième. Disponible sur le site de l’Organisation des Nations Unies, voir en ligne.

[6Observatoire des inégalités, « Le mal-logement en 2012 ».

[7Observatoire des inégalités, « Les inégalités face aux vacances ».

[8Observatoire des inégalités, « Les seuils de pauvreté en France ».

[9Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique (1840), tome II.

[11Voir la retranscription du discours ici.


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16 février 2012

Thèmes : • Pauvreté • Patrimoine • Santé

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